Tentative de transcription de la conférence de Benjamin Bayart à Rennes le 25 septembre 2009.

Conférence organisée par Actux et Gulliver, à l'amphi Donzelot.

Lien pour lire la vidéo en bonne qualité :
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00:01:01
Alors, d'habitude sur le titre je présente FDN, ça a déjà été fait rapidement, je corrige juste une petite erreur factuelle. En ces temps lointains au siècle dernier, en 1992, les FAI, les associations c'était plutôt la norme que l'exception. C'est après que les marchands sont arrivés et se sont rendu compte que ça pouvait se vendre. Mais si on a créé des associations pour fournir de l'accès à Internet c'est vraiment parce que personne ne voulait leur en fournir et qu'il y a des gens qui en voulaient quand même, donc ils se sont regroupés pour fabriquer ce dont ils avaient besoin. C'est une démarche qui aujourd'hui paraît absolument normale pour des gens du logiciel libre et absolument surnaturelle pour tout le reste de la population : l'idée de quand on n'a pas quelque chose et qu'on puisse se bouger pour l'avoir. C'est plus à la mode du tout.

00:01:53
Histoire de cerner à qui je parle, il y en a combien qui viennent car ils ont déjà vu le Minitel 2.0… ? Une petite majorité, okay !
Donc, pour vous aider à situer, je suis venu à Rennes… En fait l'idée de départ c'est que Christophe m'a invité à faire une conférence à l'IRISA - qui était ce midi - qui est la branche locale de l'INRIA si j'ai bien compris. Et que comme c'était une conférence qui était réservée aux gens de l'IRISA ça m'ennuyait un peu, je préférerai parler aux libristes. Je trouve ça ridicule que moi je vienne bénévolement faire une conférence et que les gens à qui j'ai l'habitude de parler n'ai pas le droit de venir m'écouter. Ça ne me plaisait pas donc j'ai fait ce matin une conférence assez technique avec l'IRISA, qui s'appelle “Qui contrôle Internet ?” qui n'a rien à voir avec ce que je vais vous raconter maintenant. Mais du coup j'en fais un résumé en 5min au début, que j'appelle le rappel technique.
Ensuite, on va parler un petit peu d'HADOPI et du fait que ça a fait polémique, on parlera ensuite de neutralité des réseaux. Ensuite on ira dire du mal des industries obsolètes, dire du mal des industries nouvelles, parler un peu de parole publique, puis on conclura. Mes règles de trois toutes simples me disent que normalement il y a des transparents pour à peu près “1h30”, si je me stress un peu pour “1h15”, si vous me posez beaucoup de questions comptez plutôt 2h.

00:03:28
Donc ça c'est pour ceux qui ne pouvaient pas être là ce matin ; comment se passe le contrôle d'internet, la partie factuelle sur laquelle il y a vraiment un contrôle.
Internet a beau être un réseau complètement acentré, il n'est pas régi par une autorité centrale, internet c'est pas un réseau qui existe sur lequel se raccordent les différents opérateurs, internet c'est la somme des différents opérateurs et ce sont leurs interconnexions qui forment une toile qu'on appelle internet. il n'y a pas d'opérateur plus central que les autres.
Cependant, il y a deux ou trois éléments factuels, techniques, pour lesquels il y a besoin d'un minimum de concertation. Exemple simple : il ne faut pas qu'il y ait sur le réseau deux machines ayant la même adresse, sinon ça ne marche pas. Tout aussi simplement qu'il ne faut pas qu'il y ait deux lignes de téléphone avec le même numéro de téléphone, ça marche pas ; quand on appelle ce numéro là, on ne sait pas qui on appelle. Pour bien gérer cette chose là, il y a tout un tas de structures qui sont en place, j'en ai listé quelques unes là, les plus grandes :

  • l'ICANN, qui est l'autorité de référence, qui est une association de droit californien, l'équivalent d'une association reconnue d'utilité publique chez nous, qui pilote et qui fixe toutes les règles du jeu pour la distribution des ressources rares sur internet. C'est à dire que c'est eux qui fixent les règles selon lesquelles on a le droit d'attribuer ou pas des addresses IP.C'est eux qui fixent les règles sur la distribution des noms de domaine, c'est eux qui règlent les conflits qui peuvent apparaître pour ce genre de choses là etc…
  • il y a l'IANA qui est le bras armé de l'ICANN, en fait l'IANA c'est l'entité qui réalise le travail technique selon les règles édictées par l'ICANN. Quand quelqu'un se voit attribuer un bloc d'adresses ip, ou un numéro de système autonome qui lui permet de devenir un opérateur internet, un des 60 000 opérateurs internet, c'est attribué plus ou moins par l'IANA. Ensuite l'IANA délègue tout ou partie de ce travail de manière régionale à l'ARIM pour l'amérique du nord, à l'APINC pour l'asie pacifique, à l'APNIC pour l'amérique latine, au RIPE pour l'europ, à AFRINIC pour l'afrique, qui eux-mêmes ensuite délèguent à des Local Internet Registry qui sont des petites structures, il doit y avoir quelque chose comme 10 ou 20000.

00:05:54
Ce qu'on peut en retenir, c'est que ces gens là, qui ont effectivement un contrôle sur internet, c'est à dire que si on cherche un centre du réseau il se trouve là. C'est le seul point central connu du réseau. Ils effectuent exclusivement un contrôle technique, ils font en sorte qu'il n'y ait pas deux fois la même adresse IP, et pour ça ils se basent sur des critères techniques ; savoir si on est en accord ou pas avec le gouvernement de chez soi, savoir si la loi locale filtre ou ne filtre pas, savoir si on a le droit de dissider, c'est pas leur souci, que vous fassiez un usage légal ou pas du réseau, c'est pas leur problème ; leur problème c'est que techniquement, ça marche. Et ils font tout le nécessaire pour que techniquement, ça marche. Leur boulot c'est de faire la gestion des ressources rares, de faire en sorte que tout ce qui doit être unique soit effectivement unique, et globalement ça se passe assez bien.

00:06:44
En particulier tout le monde nous raconte tout le temps qu'internet grandit tellement qu'il va finir par s'effondrer, qu'il va saturer, que ça va plus marcher ; rien n'est vrai là-dedans. Quand on lit les documents produits par l'ICANN et l'IANA, ils ont au moins cinq ans d'avance dans leur lecture du réseau. La saturation en adresses ip, le fait qu'on ait plus d'adresses disponibles sur le réseau, ce qui devrait arriver d'ici la fin de l'année prochaine normalement, au rythme où on les consomme en ce moment, ce qui n'est pas étonnant hein, il y a 2 000 000 000 d'ordinateurs connectés à internet, il n'y a que 4 000 000 000 d'adresses, sachant qu'on ne peut pas toutes les utiliser pour des raisons structurelles. Cette pénurie qui devrait arriver d'ici la fin de l'année prochaine, ils ont commencé à travailler sur le sujet, j'étais encore étudiant, et j'ai eu mon diplôme en 96. Donc le côté internet va s'effondrer, c'est essentiellement pas vrai parce que ces gens là font leur boulot. Très important, ce sont des organismes non lucratifs
donc qui ne sont pas soumis à des actionnaires, qui sont assez indépendants des décisions gouvernementales, il y a une certaine influence du gouvernement des États-Unis mais qui est du coup très diluée, puisque les quelques représentants gouvernementaux des États-Unis ou d'ailleurs ne sont représentés qu'à l'ICANN, donc dans l'institut qui fixe les règles. Il faut savoir que ça ne discute QUE de règles techniques, moi je n'ai jamais croisé un politique qui avait envie de parler de distribution d'adresses IP, de PGP, de savoir si la v4 de PGP allait être mieux que la prochaine, ou si IPv6 était techniquement pertinent ou pas. Ils s'en foutent complètement.
Et en fait, comme ce sont des associations qui sont assez indépendantes du gouvernement et qui s'arrangent pour être réparties à différents endroits dans le monde, ils arrivent à être trans-gouvernementaux. Un peu comme si c'était géré par l'ONU mais sans le dire car si c'était vraiment géré par l'ONU ça serait le bordel. C'est à dire que tous les gouvernements se rendraient compte qu'il y a un vrai enjeux intéressant et se mettraient à s'emmêler et du coup comme le représentant de l'IRAN a dit machin et le représentant des USA ne peut dire que le contraire, du coup le mec d'Israël est emmerdé parce qu'il ne sait pas ce qu'il faut dire entre les deux, enfin le foutoir habituel. Le fait d'avoir réussi à rester entre ingénieurs fait que ce mécano là est très indépendant.

00:09:20
Dans le modèle de fonctionnement, ça rappelle un peu ce qu'on appelle le bazar dans le modèle de développement du logiciel libre. C'est à dire que globalement, c'est celui qui fait qui a raison. C'est très démocratique ce mécano là, sauf que ce n'est pas chacun “a un droit de vote”, c'est “ont le droit de dire des choses les gens qui font quelque chose”. Typiquement si moi en tant que président de FAI je n'étais pas content de la façon dont on distribue les adresses IP en Europe, le RIPE tous les deux mois nous écrivent pour nous dire “on fait un meeting façon conférence avec des sujets techniques abordés, dans telle ville de l'Europe, venez s'il vous plaît venez” et au final sur les 10 ou 15 milles opérateurs qu'il y a en Europe, il doit y en avoir 5 ou 10 qui viennent. Donc si on veut venir on peut, on y est cordialement invité. Et je peux vous dire que quelqu'un qui vient à 5 rencontres de suite il va immédiatement être repéré comme étant actif sur le sujet, et il va être écouté. On retrouve vraiment le modèle du logiciel libre c'est à dire que ce sont les gens qui s'impliquent sur un projet qui ont le droit à la parole. Ça c'est quelque chose d'assez… voilà. Ça c'est QUI contrôle effectivement Internet. Le contrôle actuellement il n'est que technique et il est très bien fait. Il n'est pas parfait, deux ou trois petites choses un peu déplaisantes en particulier le business des noms de domaines, mais globalement il tourne.
Donc ça c'était ce que j'ai raconté ce matin, ça m'a pris 1h - 1h10. [???]

00:10:58
Alors, un petit rappel de ce que c'est qu'HADOPI pour les gens qui n'auraient pas lu la presse ni la presse en ligne ces 12 derniers mois.
Le principe d'HADOPI c'est que, pour empêcher que les enfants, en écoutant de la musique, tuent les artistes. On va permettre aux majors d'exercer une surveillance des réseaux pour essayer de détecter qui partage de la musique. Les entreprises privées ayant détecté qui partageait de la musique, elles dénoncent à une haute autorité administrative indépendante - très à la mode, les hautes autorités administratives indépendantes - qui elle a un certain nombres de pouvoirs dont celui d'aller demander au FAI qui est [???]. Et puis s'il s'avise à récidiver, et bien on va lui couper son accès comme ça il va arrêter de tuer les artistes à coup de modem. Ça c'était la philosophie du texte. C'est ce qu'à vendu Denis Olivennes à Nicolas Sarkozy sous le nom d'Accords de l'Élysée, c'est ce sur quoi ils sont partis, ils y allaient tranquillement, [???], personne n'y comprend rien, le texte avait avait à peu près bon sens, si j'utilise mon accès pour faire des bêtises et bien je suis privé d'accès comme les enfants sont privés de télé. Fastoche. Sur un texte qui à l'air finalement pas très pénible, ils ont quand même réussi à se faire censurer par le Conseil Constitutionnel sur la base, entre autre, de l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme de 1789. On n'est pas aller chercher un point de droit subtil voyez-vous, c'est pas l'article 390-2-8-bis du code de procédure pénal qui dit que si la couleur de la robe n'est pas la bonne ça ne marche pas, non on est aller chercher dans le simple.
Il dit quoi l'article 11 de la Déclaration de 1789 ? Il dit :

Article 11 - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

C'est l'article qui définit ce que c'est la liberté d'expression. Moi je me souviens hormis quelques crises pénibles pendant mon adolescence, j'ai jamais accusé mes parents de me priver de liberté quand ils me privaient de télé. Et en tout cas je pense que personne n'aurait dit que mes parents violaient l'article 11 de la Déclaration de 1789.

00:13:28
Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Comment un machin, qui sert à priver de télé les enfants, peut se terminer par une sanction du Conseil Constitutionnel - ce n'est quand même pas les plus gauchistes et les plus libertaires de France - basée sur la Déclaration des droits de l'homme. Un bon moyen pour comprendre… alors je vous ai épargné les considérants 12 à 19 qui est la vraie forme juridique de la décision du Conseil, j'ai extrait 2 paragraphes à peu près lisibles du communiqué de presse qu'ils ont sortis. S'il y a des juristes dans la salle, c'est subtilement simplificateur. Ça nous dit :

“La liberté de communication et d'expression, énoncée à l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, fait l'objet d'une constante jurisprudence protectrice par le Conseil Constitutionnel. Cette liberté implique aujourd'hui, eu égard au développement généralisé d'Internet et à son importance pour la participation à la vie démocratique et à l'expression des idées et des opinions, la liberté d'accéder à ces services de communication au public en ligne.”

Là, le Conseil Constitutionnel vient de dire qu'Internet ce n'est pas la télé. Il vient de dire qu'Internet est un outil… cette liberté implique la liberté d'accéder à ces services de communication au public en ligne, c'est à dire à Internet. Moi ça fait 2 ans et demi que je le raconte en parlant de Minitel 2.0 et qu'on me prend pour un allumé. Le paragraphe d'après il est intéressant :

“Or les articles 5 et 11 de la loi déférée confiaient à la commission de protection des droits de la HADOPI des pouvoirs de sanction l'habilitant à restreindre ou à empêcher l'accès à Internet à des titulaires d'abonnement. Ces pouvoirs pouvaient donc conduire à restreindre l'exercice, par toute personne, de son droit de s'exprimer et de communiquer librement. Dans ces conditions le législateur ne pouvait quelles que soient les garanties encadrant le prononcé des sanctions, confier de tels pouvoirs à une autorité administratrice dans le but de protéger les titulaires du droit d'auteur. Ces pouvoirs ne peuvent incomber qu'au juge.”

Alors je ne sais pas s'il y a des juristes dans la salle, mais d'habitude quand le Conseil Constitutionnel dit ça… c'est assez simple en droit : si c'est privateur de liberté fondamental c'est le juge. Dans les décisions relativement courantes en droit qui sont privatrices de libertés fondamentales, il y a l'emprisonnement. On a arrêté de couper les gens en deux, qui est aussi une certaine forme de privation de liberté. De nos jours il est couramment admis qu'on ne peut pas condamner quelqu'un à de la prison sans passer par un juge. Il y a 2 ou 3 petites entorses pour 2 jours voir 6 en garde à vue, mais c'est le seul point.
Donc ce que vient de dire le Conseil Constitutionnel c'est que l'air de rien, sur l'air de “on va priver les enfants de télévision” le gouvernement était en train de porter une atteinte sérieuse à la liberté fondamentale. On n'est plus du tout dans la question de savoir si les enfants écoutent de la musique comme il faut ou pas. On a complètement changé de registre. Ce n'est pas que nous opposants au texte qui avons changé de registre, c'est le Conseil Constitutionnel qui a changé de registre. Si on avait milité pour qu'il soit fait une modification à la Constitution pour y faire inscrire l'accès à Internet comme étant une liberté fondamentale, tout le monde nous aurait ri au nez. Ils auraient bien fait, c'est déjà dedans ! Ça fait 2 siècles que ça y est. Bien foutue la Constitution.

00:17:28 - La neutralité du réseau
Maintenant si on essaie de comprendre ce que ça veut dire. Pourquoi c'est important. On sent bien qu'Internet est important. Maintenant comment ça va se traduire ?
Il y a un point dont le Conseil Constitutionnel n'a pas encore pris la mesure qui est la neutralité du réseau. Il y a une raison à ça, c'est que c'est assez épouvantable à expliquer. Donc qu'est-ce que c'est que ça, la neutralité du réseau, et comment je vais pouvoir vous l'expliquer en essayant de ne pas parler technique ? J'ai bien le sentiment vu la moyenne d'âge dans la salle qu'il y a plutôt de l'informaticien. Et j'aimerai bien que vous soyez capable de le raconter en famille après, donc il faut que je vous donne les bons arguments pour que vous puissiez les reprendre à votre compte s'ils vous paraissent valables.

Le premier point, c'est que, le message peut poser problème, pas le messager. Je veux dire, on ne condamne pas le messager pour le message qu'il transporte, ça, ça se sait à peu près depuis les épisodes de marathon, ça fait quelques siècles tout de même, c'est la Grêce antique. Ça ne se fait pas de condamner le messager pour le message.

L'autre façon de le dire ce que c'est la neutralité du réseau c'est le fait que La Poste n'ouvre pas les lettres. Je vous la refais différemment : je n'ai pas le droit d'utiliser le pli postal pour certains usages, par exemple pour envoyer de la cocaïne à des amis qui en ont besoin. Ou pour que mes amis qui en ont alors que moi je n'en ai pas puissent m'en envoyer, j'ai beaucoup d'amis en Colombie. La Poste n'ouvre pas les lettres, y compris si elles contiennent de la cocaïne, la Poste n'en a pas le droit. L'autorité qui a le droit de faire ça, ce n'est pas la poste, c'est les douanes. Surtout que la Poste une fois privatisée ce serait encore plus embêtant, ce serait un organisme privé qui serait chargé de faire appliquer la loi en ouvrant le courrier des gens. J'imagine très mal le merdier. Il se trouve que sur Internet il n'y a que de l'opérateur privé.

Une autre façon de le comprendre c'est le réseau téléphonique. Il y a des usages illégaux du téléphone. Tout bêtement harceler les gens par téléphone ça n'est pas autorisé. Ce n'est pas France Telecom qui fait respecter, c'est la police. Il y a des écoutes pour savoir qui harcelle et puis qui remonte à qui était l'appellant, ça c'est bien France Telecom qui répond, mais c'est sur demande de la police et de la justice, pas sur demande d'un privé.

Ça ce sont des points de comparaison qui sont utiles pour comprendre ce qu'on appelle “neutralité du réseau”. La question clé en fait sur la neutralité du réseau, c'est que, quel que soit ce qu'on veut faire, ce ne soit pas le réseau qui le fasse.
La neutralité d'Internet qui est un réseau très particulier, pose d'autres problèmes. Internet - souvent dans les médias vous avez peut-être déjà lu cette expression - c'est le réseau des réseaux. Ce que ça veut dire à part un bon mot de journaliste, c'est qu'Internet n'est que la norme commune respectée par un certain nombres de réseaux de manière volontaire qui va permettre de s'interconnecter. Ce qui fait que moi, abonné chez FDN, je peux consulter la page perso de quelqu'un qui est abonné chez orange, c'est le fait que FDN sans se concerter explicitement et de pair à pair, sont d'accord sur la façon d'interconnecter leurs réseaux. Et que d'ailleurs, il n'y a pas d'interconnexion direct entre les deux, et donc il y a plusieurs réseaux intermédiaires pour passer de l'un à l'autre et tout le monde est d'accord sur la norme à respecter. Tout le monde, sans y être contraint par la loi, est d'accord sur le fait de respecter les directives de l'ICANN, sur le fait que considérer que si l'IANA ne leur a pas donné telle adresse IP ils n'ont pas le droit de s'en servir. Internet c'est le réseau des réseaux. Le fait que tout le monde soit d'accord sur les règles à respecter est fondamental, sans quoi il n'y a plus de réseau.

00:21:46
Internet étant le réseau des réseaux est par définition acentré. Il n'y a pas d'opérateur qui soit le centre d'Internet et par lequel tout passe. L'exemple immédiatement strictement opposé à ça c'est le réseau du minitel. Un réseau du minitel ça a un centre. Quand vous êtes connecté à un serveur de minitels, toutes les machines, tous les petits minitels périphériques sont connectés sur le même gros ordinateur central et ne peuvent pas être connectés à un autre en même temps. C'est un réseau typiquement qui a une forme d'étoile. Ce n'est pas le cas d'Internet. Dans Internet il n'y a pas d'opérateur plus central que les autres.

Une autre façon de décrire ça, c'est que dans les réseaus classiques, on a un réseau intelligent et des terminaux passifs. L'exemple type c'est le téléphone fixe à la papa. C'est à dire un téléphone gris bakélite avec un bidule qui tourne. C'est bête à manger du foin cette affaire. Il y a 0% d'informatique dedans, la complexité du truc très faible, toute l'intelligence est dans le réseau. Je ne sais pas si vous avez déjà regardé ou étudié comment ça marche mais globalement ce machin là pour composer un numéro ça coupe la ligne. Vous pouvez numéroter juste avec le doigt sans tourner le cadran : vous décrochez le bidule, vous coupez la ligne 4 fois et ça fait un 3. Euh 3 fois ça fait un 3, c'est le 0 qui fait 10. Voilà, vous pouvez numéroter comme ça, le réseau est suffisamment intelligent pour voir que si vous avez coupé la ligne N fois, vous vouliez faire tel numéro. Même la lecture du clavier n'est pas dans le téléphone ! C'est quand même surprenant de bêtise.

Sur Internet c'est le contraire. Le réseau est d'une bêtise crasse. Il n'a rien à comprendre de ce qu'il fait, on lui demande pas, ce n'est pas son boulot. Son boulot c'est de prendre les données à un endroit, de les ammener à l'adresse de destination qu'il y a écrit dessus et de ne rien comprendre dans le milieu. C'est tout ce qu'on lui demande, l'intelligence elle est en périphérie. Quand vous surfez sur le Web l'intelligence elle est d'une part dans le navigateur, qui est capable d'afficher la page, d'autre part dans le serveur Web, qui est capable de savoir quelle page vous voulez regarder. Le réseau qu'il y a entre les deux est à peu près aussi bête qu'un tuyau d'eau, et c'est tout ce qu'on lui demande, il faut surtout pas qu'il fasse autre chose.

Une des autres particularités d'Internet c'est d'être un réseau symétrique. C'est à dire que le navigateur Web et le serveur Web qui discutent tous les deux via un réseau neutre et idiot peuvent changer de rôle à tout moment. Je sais ça surprend, mais aujourd'hui n'importe quel abonné à Internet sur une ligne fixe peut avoir un serveur Web chez lui. Vos pages perso il n'y a pas de raison particulière pour que vous les ayez mises ailleurs que sur votre machine, hormis le fait que vous éteignez votre PC régulièrement, pour ceux qui le laisse allumé il n'y a pas de raison de les mettre ailleurs. Le réseau est structurellement fondamentalement symétrique. Forcément il comprend rien à ce qu'il transporte, il en sait rien lui, d'où ça vient et où ça va. Il a vu un paquet qui partait de chez vous qui allait vers un serveur Web, il a vu un autre paquet qui partait curieusement 4ms plus tard pour aller dans l'autre sens, qu'est-ce qu'il en sait de quoi est la question et de quoi est la réponse. Il s'en fout lui, il transporte, point. Exactement comme la Poste qui n'est, à priori, pas capable de dire sur un échange de courriers qui pose les questions et qui fait les réponses. C'est un échange de courriers, c'est symétrique.

00:25:26
En fait la neutralité, c'est à dire le fait que le réseau ne fasse rien, c'est le plus petit accord commun entre les différents réseaux qui s'interconnectent. La neutralité du réseau c'est la définition même d'Internet. Internet c'est par définition le réseau neutre sur lequel on s'est mis d'accord pour s'interconnecter. Vouloir un Internet qui n'est plus neutre, vouloir un Internet qui n'est plus bête, c'est ne plus vouloir Internet. C'est fondamental à comprendre comme différence. Supposer que c'est le réseau qui va par X ou Y méthodes résoudre un problème quel que soit le problème c'est commettre une erreur. L'exemple type : supposer que c'est aux opérateurs réseaux de faire cesser une infraction, c'est une erreur. Ce n'est pas aux opérateurs réseaux de le faire, les opérateurs réseaux leur métier c'est de transporter, point.

00:26:30
Maintenant, est-ce que la neutralité du réseau est une liberté fondamentale ? Parce qu'on était pas loin de ça, dans ce que disait le Conseil Constitutionnel. Basiquement non, on sent bien que ce n'est pas la neutralité du réseau qui est une liberté fondamentale. Par contre, la liberté d'expression le Conseil Constitutionnel dit que c'est une liberté fondamentale, ça, ça fait 220 ans qu'on est au courant, et il se trouve que la liberté d'expression est adossée à la neutralité du réseau. Si le réseau n'est pas neutre et peut décider de filtrer, alors on se retrouve - d'après la définition du Conseil Constitutionnel - avec un accès restreint. Un accès restreint c'est une entrave à la liberté fondamentale.

00:27:18
La liberté d'information, même chose. C'est adossé à la neutralité du réseau. Si le réseau n'est plus neutre, on ne peut plus avoir confiance dans l'information qu'on reçoit. Pourquoi vous êtes à peu près sûr de ce que vous entendez est bien ce que je dis ? C'est parce que l'air qui est entre nous deux est neutre. Vous savez qu'en règle générale l'air ne déforme pas les propos, au mieux il va déformer le timbre de la voix parce qu'il y a du vent, mais il n'a jamais changé un mot pour un autre. Et donc le fait de ne pas pouvoir changer un mot pour un autre, fait que ce support est neutre. Vous pouvez raisonnablement supposer que vous entendez ce que je dis parce que le support entre les deux est neutre. Si j'étais dans une autre pièce et que ce soit quelqu'un qui m'entendant dans une oreillette vous rapportait mes propos, vous pourriez à un moment vous dire “tiens, non ça, Benjamin il ne l'a pas dit comme ça, d'habitude pour dire ça il dit des gros mots, là c'était une formulation polie, c'est pas bon”.

00:28:18
La libre concurrence.
Alors je sais que y'a plein de gens à qui ça ne plaît pas. J'entends, par là, la liberté de choix. La libre concurrence, c'est le fait que j'ai le droit d'acheter un ordinateur de la marque que je veux, avec un logiciel de la marque que je veux, que je vais raccorder ça à un opérateur que je veux et il se trouve que tout ça accèdera au même Internet. Que j'ai un ordinateur Apple avec MacOSchez Orange, j'accéderai au même Internet qu'avec un ordinateur n'importe quoi d'autre avec Linux chez FDN. C'est fondamental. Si c'est plus le même Internet, si comme le dit la publicité Orange en ce moment y'a « Internet et Internet » eh bien ça n'est pas Internet, c'est très simple. Y'a pas liberté et liberté. Y'a liberté et tout le reste. Que tout le reste soit potentiellement intéressant, je ne dis pas. Y'a des gens que ça fait fantasmer les menottes, je peux comprendre. [???], quand on a plus de 25 ans, ça peut avoir un certain charme. Un réseau qui est Internet modifié, évidemment modifié en mieux - c'est ce qu'ils vous racontent - ils ne vont pas vous dire qu'ils l'ont modifié en moins bien pour que vous en achetiez. Mais Internet modifié, ça n'est plus Internet, c'est autre chose. Et, d'ailleurs, ce qu'ils considèrent comme étant une amélioration, ce n'est pas Internet du tout, c'est la télé. Et la télé, ce n'est pas Internet. J'ai bien regardé, ce n'est pas la même machine, ça ne raconte pas les mêmes âneries.

00:29:55
Libre concurrence dans cette liberté de choix, c'est aussi le fait de pouvoir, librement, passer d'un opérateur à l'autre, de pouvoir, librement ,choisir les services auxquels j'accède. C'est-à-dire, que voilà, moi, je suis pas un grand fan de YouTube, je préfère DailyMotion, j'ai le droit. Si Orange passe un accord d'exclusivité avec YouTube, l'abonné Orange pour aller poster ses vidéos sur DailyMotion, ça ne va pas marcher. Donc la non-neutralité du réseau représente une entrave à la libre concurrence. En fait c'est un moyen de faire levier pour étendre une position dominante (pour les gens qui auraient envie de termes un peu techniques et économiques).
Ça permet également d'éviter les nouveaux entrants. C'est-à-dire que si les différents fournisseurs de tel service ont passé des accords avec les plus gros opérateurs de la planète pour que leurs services soient mieux transportés, mieux traités, mieux gérés, quelqu'un qui vient avec le même service mais mieux, plus, je sais pas moi genre il clignote … sérieux faut que ça buzze un peu. Comme il est tout petit, « les 5 gus dans leur garage» ils ne peuvent pas passer des accords avec les gros, donc du coup leur service il est mal transporté, donc il marche mal donc il ne passera jamais.
Je ne sais pas si y'en a parmi vous qui sont sur Internet depuis assez longtemps, moi je me souviens de l'arrivée de Google. Avant le moteur de recherche, c'était Altavista. Pour tout le monde. La référence, c'était Altavista. Yahoo avait réussi à se faire une place pas trop ridicule mais n'avait pas encore complètement écrasé Altavista. Et puis est arrivé Google. Google, c'est l'idée de 2 ou 3 étudiants. « 5 gus dans un garage ». Combien de temps il a fallu pour tuer tous les autres, pour qu'ils puissent s'imposer ? 2 ans, 3 ans. À peine. Juste parce que leur service était meilleur. Ça sur un réseau non-neutre, ce n'est pas possible. À l'heure actuelle, tout dominant que soit Google, quelqu'un qui vient avec un outil de type moteur de recherche qui soit meilleur, peut s'installer et avoir pignon sur rue en deux ans. Si le réseau n'est pas neutre, ça n'est plus possible.

00:32:14
Et puis enfin, y'a des vraies questions de vie privée. On sait bien que tout ce qu'on publie sur le réseau, y'a des parties dont on souhaite qu'elles soient privées et pour savoir que ça reste privé, il faut avoir confiance dans le réseau. Si le réseau me ment, quand je publie une photo, en cochant toutes les cases en disant « je veux que ça reste privé », les photos des parties fines qu'on fait avec des amis, [admettons ?] que ça soit publié, pour qu'on puisse se les échanger entre nous, « souvenirs de vacances », si le réseau me ment, comment je sais que ça a été pris en compte le fait que j'ai demandé à ce que ça soit privé ? Du coup je ne peux plus savoir si ma vie privée est respectée. Le réseau me ment. Quand je cherche à voir les photos sans m'authentifier, il me dit « c'est pas accessible ». Mais si ça se trouve, quelqu'un d'autre peut y avoir accès sans s'authentifier. Je ne peux pas savoir, je ne peux plus avoir confiance dans le réseau. Je ne peux plus savoir si ma correspondance est privée ou pas.

00:33:18
En fait la neutralité du réseau, ce n'est pas une liberté fondamentale. Par contre, c'est un principe. Exactement, et j'aime bien cette comparaison, comme la séparation des pouvoirs. La séparation des pouvoirs en soi, ce n'est pas une liberté, c'est un principe. Et sur ce principe sont adossés un certain nombre de libertés et de droits. De la même manière, la neutralité du réseau, c'est un principe, et sur ce principe, sont adossées les libertés fondamentales, certaines assez sérieuses.

00:33:52
La liberté d'expression, c'est une vraie liberté. Ce n'est pas surprenant si à l'heure actuelle, les pays sur Terre dans lesquels Internet est filtré, sont tous les pays non démocratiques : la Chine, l'Iran, la France, …Tous les pays où [???]. La France, bah oui je suis bien obligé : quand on défend les lois contre lesquelles ont se bat. Hadopi article 10 : le filtrage du réseau. Le Conseil Constitutionnel n'a pas censuré cet article-là, par contre il l'a bien émasculé, avec une méthode qui leur est propre qui est une limite et une réserve d'interprétation. Il explique : « votre texte est conforme à la constitution si on le lit comme ça ». Et vu la lecture qu'ils en donnent, l'article ne sera jamais appliqué.

00:34:44
Je veux vraiment insister là-dessus. La neutralité du réseau. Les questions sur lesquelles on s'est battu sur Hadopi, ce n'est pas pour pouvoir télécharger de la musique, c'est vraiment pas le sujet. Ça, c'était le fantasme du gouvernement. C'était l'idée simpliste de Christine Albanel. Le vrai sujet, ce n'est pas celui-là. Le vrai sujet c'est celui qui a été soulevé par le Conseil Constitutionnel : c'est de savoir si oui ou non en France, on porte atteinte aux libertés fondamentales. La réponse est que les députés votent à la majorité les yeux fermés trois fois.
Parce que Hadopi 1, il a quand même été voté, il a été rejeté une première fois par un léger artifice de procédure. Il a donc été voté une deuxième fois, par l'Assemblée Nationale et le Sénat. Il s'est fait jeter par le Conseil Constitutionnel. Hadopi est revenu par la porte, enfin par la fenêtre, vu qu'il s'était fait jeter par la porte ; ils ont voté le 20 et quelque juillet, la deuxième lecture d'Hadopi. Le vote solennel a eu lieu, il y a quelques jours. Le dépôt devant le Conseil Constitutionnel ne devrait pas tarder.

00:35:54
C'est une vraie question et dans les lois sur lesquelles on se bat en ce moment, il y en a une que je trouve très drôle qui est celle sur les jeux en ligne.
Si je ne me trompe pas, et on en parle un petit peu plus loin, elle est très amusante.
Pour vous donner une idée : même les américains sont de cet avis là. Le patron de la F.C.C - Federal.Communication.Commission - l'équivalent de http://www.arcep.fr (le régulateur des télécom) qui a été nommé à ce poste là par Obahma, entre autre, pour garantir l'ouverture du réseau, dans l'introducion de son discours qu'il a donné lundi et qui annonçait les premières prises de décisions (qui était un discours très très attendu), il explique que internet c'est “the most transformational communication breakthrough since the proofing press”. Je vous la refais en français : “c'est la plus grande avancée en matière de communications depuis la presse à imprimer”. Moi ça me rassure, ça veut dire que la conclusion de la conférence “Minitel 2.0”, il y a 2 ans et quelques, qui disait qu'Internet allait réformer la société au moins autant que ce qu'a fait l'invention de l'imprimerie, ce qui est énorme , je ne sais pas si vous situez bien, pour les gens qui n'ont pas l'habitude, la Renaissance ne peut pas avoir lieu - car l'explosion des connaissances au 15ième siècle ne peut pas avoir lieu si il n'y a pas la presse pour diffuser la connaissance. Sans la Renaissance et tout le renouveau du savoir qui va avec, on n'a pas la philosophie des lumières. Ça peut pas aller sans. La philosophie des lumières c'est le préalable indispensable à toutes les démocraties modernes.
Y en a des grands (principes) qu'on a inventé chez nous, dont on ne se sert à peu près jamais, comme la séparation des pouvoirs ou les droits de l'homme - très bons produits d'exportation - qui s'exportent très bien vers les états-unis, mais on les consomme très peu : on les cache.
En fait c'est une droite ligne, entre l'invention de l'imprimerie et toute l'explosion de nos sociétés modernes et scientifiques qu'on connait aujourd'hui, y compris la démocratie et la liberté de la presse. Tout ça va ensemble. Il y a plein d'autres facteurs mais tout ça ne peut pas avoir lieu s'il n'y a pas d'imprimerie pour permettre la diffusion du savoir.
Quand c'est un monsieur, qui est quand-même un politique et pas un super-extrémiste, faut voir ce que ça raconte un patron d'autorité de régulation, ça a plutôt un petit côté coincé d'habitude, qui explique qu'Internet est la plus grosse avancée depuis la presse à imprimer… c'est pas rien !

Le reste je ne sais pas si je vous le dis en anglais, bon, pourquoi est-ce que internet a démontré pouvoir être un outil si puissant pour la créativité, l'innovation et la croissance économique ? Une grande partie de la réponse a ses racines dans une décision clef, prise par les gens qui ont créé internet, de faire d'internet un système ouvert.
Même les américains sont au courant …

Bien. Maintenant on va pouvoir, une fois que le contexte est posé, essayer de répondre à la question de départ : ” Qui cherche à contrôler internet?”

00:46:53
Qui cherche à contrôler internet ?
Et bien en grande partie les industries obsolètes. Et dans les industries obsolètes, il y a une grande question qui est la première question émergente, celle qui a été soulevée par Hadopi, qui est la question des droits d'auteurs. Alors pour ceux d'entre vous qui ne sont pas familiers en droit d'auteur, droit d'auteur ça commence à partir du moment où il y a une œuvre de l'esprit. Je ne sais pas comment fonctionne votre esprit, le mien ne produit pas de papier. Une oeuvre de l'esprit c'est avant tout une idée, donc c'est assez immatériel. Une fois que l'idée est matérialisée, elle est sur un support dont on fait commerce : c'est un livre, c'est un dvd, c'est des fringues (l'idée étant la coupe du merdier), c'est ce qu'on veut. C'est n'importe quelle matérialisation d'une idée.
On sent bien que dans ce jeu là c'est le fabriquant d'objet qui fait du business. C'est à dire que la vente de livre, comme ça de prime abord, c'est plutôt lucratif pour les libraires et les imprimeurs. Du coup le principe du droit d'auteur c'est bien qu'il y ait un pourcentage pour l'auteur, obligatoire. Si je fais commerce de la matérialisation de ton œuvre, je te dois un pourcentage. C'est ça le principe du droit d'auteur.
L'origine du truc c'était, par exemple, de protéger les dramaturges contre les comédiens, [??C'est] que les comédiens jouent la pièce, perçoivent la recette, y'a pas de raison spontanée, première, pour qu'ils aillent payer l'auteur de la pièce. Quand on cite souvent Beaumarchais comme étant à l'origine des droits d'auteurs, c'est à ça qu'on fait référence. Il avait bien l'intention de se faire payer des royalties sur ses pièces.

Ça sert également à protéger l'écrivain contre le libraire parce que le libraire, une fois qu'il a fabriqué les livres, il n'y a pas de raison particulière pour qu'il décide de rémunérer l'écrivain, c'est pas lui qui imprime. Ça n'a jamais été pensé comme une façon de protéger l'artiste contre son public, c'est pas l'idée. C'était de protéger l'artiste contre les gens qui font commerce de son œuvre. On n'est pas du tout dans ce contexte là, dans l'histoire Hadopi. Moi quand j'échange de la musique avec ma petite sœur, y'a pas commerce, elle me donne jamais de sous.
L'industrie du droit d'auteur, maintenant qu'on en a revu le principe, ben elle est embêtée parce qu'on parle bien d'œuvres de l'esprit, donc d'œuvres qui sont a priori, au départ, immatérielles. Il y a encore 40 ans quand on voulait diffuser un livre, le seul moyen c'était de le matérialiser sous forme de papier de bois d'arbre. Ça coûtait cher à fabriquer, ça coûtait cher à transporter, ça coûtait cher à stocker, mais c'était de l'économie matérielle, c'est à dire que c'est une économie de rareté. Je ne sais pas si ça parle à tout le monde, économie de rareté versus économie d'abondance. L'économie de rareté, c'est que si je vous vend mon ordinateur, j'ai plus d'ordinateur. OK. L'économie d'abondance c'est quand je vous donne le bonjour, je ne l'ai pas perdu. C'est fondamental, ça n'a rien à voir. L'économie de la rareté c'est l'économie des biens matériels. L'économie d'abondance c'est l'économie du savoir. Un prof qui fait cours, une fois qu'il a fini son cours, c'est pas vrai qu'il a vendu son savoir puisqu'il l'a encore. Le prof qui a fini de faire cours, il est pas plus ignorant à la fin qu'au début, plus fatigué à la rigueur mais plus ignorant non. Déprimé aussi parfois, ça dépend de la qualité des gamins ça. C'est très important à comprendre.
Sur internet le coût de production marginal est nul. C'est à dire que toutes choses égales par ailleurs, que nous échangions ou non ce morceau de musique, tout le monde payera le même prix. Le coût marginal de production d'un exemplaire supplémentaire est nul. En toute logique, n'importe quel économiste qui a à peu près compris la loi de l'offre et de la demande, sachant que le coût marginal de production est nul, que l'offre est illimitée puisque le réseau ne s'arrête pas, et que la demande est forcément limitée parce que vous n'écoutez pas 18 heures de musique par jour, alors mécaniquement le droit de prix de vente se doit d'être nul. A partir du moment où le prix de vente est nul, je vous laisse deviner : comme pourcentage ça va mal se mettre. Si on essaye d'appliquer les lois de l'économie de la rareté (offre et demande, coût de production, marges, etc…) à une économie d'abondance, ça ne marche pas ! Ça ne peut pas marcher.
Donc il y a vraiment une question sur le droit d'auteur, il faut réfléchir le droit d'auteur différemment. Il faut se sortir de l'idée qu'on peut adosser les droits d'auteur à l'économie de la rareté : ça ne peut pas marcher.

Qui est concerné ? Ben on sent bien le parallèle avec l'imprimerie. Qui était concerné par l'imprimerie ? Ben tous ces pauvres moines copistes mis au chômage. Qui est concerné par l'arrivée d'internet et par le fait qu'on a plus besoin de support matériel pour échanger des œuvres ? Ben les moines copistes de DVD (rires). Il va falloir qu'ils arrêtent de fabriquer des petits DVD à la main pour les vendre dans les chapelles : ça ne sert à rien.

Qui d'autre ? Et bien tout les autres gens dont leur métier est adossé sur le droit d'auteur. Par exemple la presse, un vrai problème à régler. Parce que ce que vous achetez quand vous achetez le journal, c'est essentiellement du papier. Ce qui coûte le plus cher dans un quotidien c'est le papier. Après faut payer la rédaction. Mais c'est le papier qui fait le prix de vente. A partir du moment où il n'y a plus la vente d'exemplaires papier, quelle est la valeur ? Ça ne peut pas être une valeur basée sur l'économie de la rareté. Ils ont exactement le même problème.

Pour le moment c'est les premiers qui sont tombés dedans. Ce sont les premiers qui se sont pris la révolution numérique de face. Il y en a quelques autres qu'on n'a pas voulu protéger mais ce sont les premiers à s'être pris la révolution numérique en pleine face. Il y en aura d'autres et à chaque fois que ce sera des gens puissants, ils seront agressifs. C'est systématique. Vous ne pouvez pas enlever le pain de la bouche de quelqu'un de puissant et espérer qu'il se laisse faire. Même si il a tort. Surtout si il a tort.

L'autre grand [????] intéressant, ce sont les industries nouvelles. J'aime beaucoup cette citation, on va faire dans le philosophique, c'est pas le conseil constitutionnel qui ne nous cache pas de grands pouvoirs et de grandes responsabilités, il y en a combien qui savaient qui c'est, en tous cas pas assez…rires…De grands pouvoirs entrainent de grandes responsabilités. Chez les opérateurs, en ce moment, ça se vit comme ça, on pourrait dire que ce sont des gens irresponsables mais avec beaucoup de pouvoir, c'est une assez bonne description. Comment ça se traduit ? Il y a plusieurs tentations possibles. La première c'est de taxer les contenus. Si le réseau internet est le moyen privilégié d'accéder à quelque chose et que je détiens des millions d'abonnés, oui vous, vous pensiez que vous aviez acheté un accès à internet, que vous déteniez un accès à internet, absolument pas : vous avez vendu votre âme à un opérateur qui détient les clients. C'est comme ça. Si l'opérateur a décidé que pour qu'on puisse parler avec les clients qu'il détient, donc avec ses clients, il fallait payer une taxe pour [vendre] un contenu à diffuser, [fermez] la taxe.
C'est la première tentation. C'est la tentation très simple du Minitel, c'est à dire que je détiens le merdier et pour passer faut payer. Vous payez à peu près le montant que je veux car je suis à peu près en monopole. Je sais plus combien ils sont d'abonnés, chez Orange ou chez Free ça doit être 4 millions, chez Orange ça doit être 7 ou 8 (millions), 12 … tant que ça ? Ce sont en tous cas des monopoles. On peut aussi considérer qu'on peut taxer les services - pas que les contenus - car sur les contenus on se raccroche sur les droits d'auteurs, en supposant qu' Hadopi fonctionne (entrons dans un monde imaginaire, on est chez les Monty Pythons : Hadopi fonctionne! Donc les gens ne téléchargent plus de musique gratuitement, ils la payent très cher, pour des versions qui ne marchent pas bien, qui ne passent que sur les baladeurs de la bonne marque, qui ne marchent pas dans la voiture, avec des DRM dedans, enfin le truc classique… sitôt qu'on est dans le monde des Monty Pythons plein de trucs deviennent comme ça) , on peut envisager de taxer les contenus, mais sans avoir besoin d'aller dans le monde des Monty Pythons, il faut savoir que chez les opérateurs, les gens qui vendent des services sont regardés comme la poule aux œufs d'or. J'ai travaillé chez les plus gros opérateurs de France, et je peux vous dire que quand mon patron voyait qu'on faisait du B.T.P, du génie-civil, qu'on configurait des merdiers routeurs, qu'on tirait des centaines de kilomètres de fibre optique, qu'on payait des ingénieurs une demi fortune, pour au final vendre un merdier 30 euros par mois à un abonné, et qu'à côté de ça Meetic vendait le même prix 3 enregistrements dans une base de données, il était sur le cul et les abonnés de Meetic rares [????] qui gueulent jamais, je ne sais pas si vous avez déjà lu quelque chose contre Meetic dans U.F.C Que Choisir, moi jamais, par contre, contre les opérateurs internet : tout le temps. C'est pour vous dire il y a un petit côté “ici il y a du vrai travail pour 30 euros et eux là bas ils se tirent sur la nouille pour 30 euros aussi : bon business !”

00:50:46
Comme ils ne s'en sentent pas capables, enfin ils essaient de fournir le même service, ils y arrivent pas, ils arrivent pas à les fournir [???] je vais faire très simple : je vais taxer. Curieusement chez moi, Meetic ça marche mieux quand on a pris le pack Meetic, avec une option Meetic, pouf, 2 euros. Le problème c'est que ça, ça se voit, les clients voient bien que leur service habituel ne marche pas, donc ils vont ailleurs.
Alors on fait différemment : on va voir Meetic et on lui dit : “dis donc, sur mes 12 millions d'abonnés, il y en a tant de millions de célibataires vu qu'ils sont abonnés chez toi, curieusement tu vois le lien entre ton réseau et mon réseau n'est pas encore en panne… je suis sûr que tu es d'avis qu'il faudrait qu'il le reste… pas-encore-en-panne. Moi j'aimerai bien que tu prennes les frais d'entretien du lien à ta charge. Oui très cher, très fragile comme lien, il faut l'entretenir beaucoup”.
À votre avis Meetic il paie ou pas ? 20% de son chiffre d'affaire qui est remis en jeu, évidemment qu'il paie si le montant est raisonnable. Ça c'est une tentation. Hors faire tomber exprès le lien en panne parce que le gars à l'autre bout n'a pas voulu payer, c'est nuire à la neutralité du réseau.

00:52:10
Ils peuvent être tentés aussi de préempter l'ensemble, de dire que finalement plutôt que m'emmerder à négocier (parce que les négociations c'est pénible, ça prend du temps, faut des papiers, des avocats, des machins, ça laisse des traces alors quand on négocie en malpropre, pas terrible) le plus simple c'est de racheter. Alors, je rachète un de ceux qui ne marche pas trop mal. Curieusement tout d'un coup le lien devient très facile à entretenir et ne tombe plus en panne. Et alors par contre, les accès vers les concurrents de celui-là, vous pouvez vous brosser, marchera jamais. Exemple d'application : j'ai monté ma plateforme de VOD sur laquelle je vous vend les films le prix que je veux bien vous les vendre, et curieusement si vous essayez d'accéder à une plateforme de VOD publique par Internet, c'est curieux ça saccade, ça perd des bouts, ça “macro-block” dans la vidéo… pas forcément fait exprès mais disons que curieusement ce lien là est bien moins entretenu que les autres.
C'est à l'heure actuelle pas trop d'actualité parce que ça se verrait. Ça n'irait pas que ça devienne autorisé.

0:53:25
Et puis au final ça revient bien à ce que je disais au début. Vous pensiez avoir acheté un client, un accès, vous pensiez être le client, non. Vous avez vendu, vous. Vous avez vendu vos habitudes de consommation. C'est ça le modèle auquel ils rêvent. Ils espèrent que vous leur ayez vendu, en les payant, votre temps de cerveau disponible.
L'idée globale c'est de chercher à restreindre la concurrence, soit en taxant, soit en préemptant, soit en ???? le client. Tout ça, ça revient toujours à restreindre la concurrence. Une fois que vous aurez un ordinateur qui ne sera compatible que avec le modèle qu'on vous a vendu, qui ne pourra marcher que sur le reseau de l'opérateur machin, qui lui-même ne vous amènera que sur des vidéos sur lesquelles il a des contrats d'exclusivités, c'est que pour sortir ça va être compliqué. Il va falloir acheter un autre ordinateur parce que l'autre ordinateur Orange, il marchait avec un accès Orange pour regarder des vidéos Orange, pour accéder à meetic Orange. Si vous décidez de passer chez SFR, il vous faudra un ordinateur SFR, qui vous permettre de regarder les vidéos SFR, il faudra vous réinscrire sur meetic SFR, où vous ne pourrez pas draguer les mêmes filles. C'est pénible au possible. C'est le principe d'un réseau non neutre. Vous ne voyez pas le même internet, quand vous n'êtes pas au même endroit.
Une « minitélisation » du réseau en somme, ça les arrangerai bien. Ca c'est tout à fait contraire à internet.

0:55:12
L'autre grand morceau, chez les gens qui ont envie de contrôler internet, ce sont les gens qui détiennent la parole publique. Alors je vous le dis tout de suite, celle-là elle est pas célèbre parce qu'elle est de moi. Je ne me suis pas rendu compte en fait en répondant à une interview avec un journaleu, j'ai sorti ça j'ai pas fais gaffe, c'est ma mère qui en relisant l'article m'a dit « Fait gaffe elle est bien cette phrase-là ! » (rires). Merci Monmon. « L'imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d'écrire ». On change complètement d'ordre de magnitude.

0:55:52
Celle-là aussi je l'aime beaucoup : « Rendez-vous compte sur internet, n'importe qui peut dire n'importe quoi. - Un député, Assemblé Nationale ». Je ne sais plus qui l'a beuglé pendant le débat sur hadopi, moi j'étais dans les tribunes mais c'était un député, c'était à l'assemblé nationale, il devait être 22h00. C'est peut être parce qu'il était fatigué. Effectivement lui il trouve peut-être scandaleux que n'importe qui puisse dire n'importe quoi, moi ça me rappelle furieusement l'article 11. Donc effectivement je suis bien d'accord avec lui, rendez vous compte sur internet, l'article 11 de la déclaration de 1789 est, 200 ans après, enfin applicable. C'est intéressant comme effet. Lui, il trouvait que c'était un problème, moi je trouvais que c'était une solution. Nos avis divergent. S'il y en a un qui dit « et diverge c'est énorme », je lui en voudrai beaucoup parce que j'y ai pensé, c'est à cause de Desproges.

0:56:50
Bien. Le monopole de la parole, qui est-ce que ça impacte ? Évidement, immédiatement, les politiques. Le plus bête exemple qu'on ait croisé, c'est quelqu'un qui a voté « oui », qui vous le dit, c'est le débat sur le traité constitutionnel européen. 95% de la classe politique était d'avis qu'il fallait voter « oui » (échange avec le public - inaudible). A peu près 90% des média ; télé, radio, presse écrite, était d'avis qu'il fallait voter « oui ». Le débat ne s'est pas installé dans les média. Il n'y a pas eu de vrai débat, construit, structuré, avec des arguments de fond à la télé ou à la radio. Le seul endroit où le débat a eu lieu, c'est sur internet. Le seul endroit où on a senti venir une réponse « non » au traité, c'était sur internet. Et c'était pas comme l'ont dit les média, une réponse de caprice, c'était une réponse structurée avec des arguments solides, avec des arguments valables. Personne n'a rien à foutre mais quand le peuple a voté « non », le peuple a voté avec des arguments. Et je le sais pour avoir lu les débats. que je sois d'accord ou pas n'a aucune espèce d'importance.

0:58:18
Les premiers à être impactés se sont donc les politiques. Ils sont quelque part, dépossédés de la parole publique. Avant, ils étaient dans la position du chevalier blanc, qui est allé écouter les péquenots en circonscription, et qui vient représenter les péquenots en question à l'assemblée. Sachant que le péquenot moyen, dans ces temps-là—le péquenot ça peut être à Paris hein, on en a aussi c'est pareil—l'électeur, le brave électeur, ne pouvait rien dire. Il ne pouvait que dire « ah bah tiens, la majorité des députés pense ça, oh ça doit être que la majorité des français doit être d'accord, ça tombe bien la majorité de la presse le dit aussi, ça doit être bien ». Il ne risquait pas de dire un avis divergent, même si lui il était pas content.

0:59:09
De nos jours, le premier qui est pas content, il ouvre un blog, il l'intitule « pas content », il fait des articles sur pourquoi il est pas content. Et pour peu qu'il ait des arguments un peu fondés—c'est à dire que si ça se limite à « pas content » ça va pas faire un gros gros succès d'audience—mais pour peu qu'il ait des arguments un peu fondés, un peu construits, il vient immédiatement empiéter sur les plate-bandes des hommes politiques. Vous pouvez voir ils ont tous essayé d'ouvrir des blogs ; ils ont, pour les plus mauvais d'entre eux, douze lecteurs par jour, pour les meilleurs quelques milliers, les blogs qui ont très grosse fréquentation en France c'est plutôt en dizaines ou en centaines de milliers de lecteurs par jour. Pour vous donner une idée cent mille lecteurs par jour c'est plus que la majorité des quotidiens nationaux.

1:00:03
Donc les politiques ont très peur de ça, parce qu'ils se sentent dépossédés. Je vous raconte pas l'effet qu'on a eu dans l'assemblée pendant Hadopi. Faut repérer hein, on est dans les tribunes, c'est-à-dire loin au-dessus, on n'a pas le droit de rien dire, pas le droit de rire, pas le droit ne serait-ce que de faire « oui » avec la tête pour faire [valoir] que l'argument est intelligent, rien. Mais on était en permanence présents. Ça leur est jamais arrivé sur d'autres textes. Moi ça m'a frappé c'était sur la même période de temps, la semaine d'avant, ils votaient le travail le dimanche, c'est quand même un texte polémique qui aurait du faire bondir tous les syndicats et tous les corps constitués de France, qui a fait bondir tous les syndicats et tous les corps constitués de France ; pour en dire du bien ou du mal hein, c'est pas le sujet. Le Medef aurait pu venir pour applaudir et la CGT pour conspuer, ils n'étaient là ni l'un ni l'autre, il n'y avait personne dans les tribunes, les députés discutaient tranquillement entre eux… et bon bah du coup l'opposition a fait un baroud d'honneur enfin… pour qui ? Et ça s'est passé assez gentiment.

1:01:05
Quand nous on est venus sur Hadopi, non seulement on était présents dans les tribunes, mais on était au bout d'internet, au bout du mail, y'avait un député qui sortait une ânerie : il pouvait être certain d'avoir une centaine de mails dans sa boite aux lettres le quart d'heure d'après, lui expliquant que « non Monsieur, ça marche pas comme ça, techniquement, c'est pas vrai ». Et les députés d'opposition qui étaient opposés au texte étaient stupéfaits de la quantité d'informations qu'ils pouvaient apprendre. Basiquement pour ce débat parlementaire, pour la première fois depuis très longtemps, les députés avaient plus de conseillers, plus compétents, que les ministres. Basiquement les gens qui se sont opposés au texte—bon, les classiques hein, Martine Billard, Christian Paul, Jean-Pierre Brard, Lionel Tardy, etc—ils avaient derrière eux des dizaines et des dizaines et des dizaines de conseillers techniques, juste des gens qui par mail leur expliquaient comment construire un argumentaire, quel est le bon argumentaire, et pourquoi tel argument est pas valable et pourquoi tel argument est mieux tourné. Et des gens qui sont ingénieurs, docteurs, spécialistes des réseaux, tout ce qu'on peut espérer de plus brillant sur le sujet. Nettement plus puissants que ce qu'il y avait comme conseillers au ministère de la culture.

1:02:27
Mais c'est ennuyeux. Que ce soit le gouvernement qui écrive des textes avec des conseillers qui sont pas compétents dans le domaine c'est un vrai problème (hormis le côté ridicule du truc) c'est un vrai problème démocratique. Dans les gens impactés il y a aussi les journalistes parce que avant, quand on voulait lire un article de fond sur un sujet, un article travaillé, avec du corps… On attendait patiemment que Le Monde veuille bien sortir un dossier complet. Maintenant on attend juste qu'un passionné s'y soit intéressé. Et une fois qu'un passionné s'y est intéressé il a fait une note longue comme un jour sans fin sur son blog, et si celui-là vous intéresse vous pouvez le lire. On a dépossédé le journaliste de ce travail-là. Il leur reste d'autres choses à fournir, c'est toujours du journalisme, mais ils se sentent très déstabilisés, à juste titre, par le travail fourni.

1:03:21
Les chroniqueurs, ça c'est le pire : les gens qui n'ont à vendre que leur opinion. Moi de l'opinion j'en ai plein. Si vous voulez je peux en mettre sur des blogs, et toujours moins cher qu'eux. Y'a pas de raison que mon opinion soit moins bonne que la leur. Plutôt que de lire la chronique de (j'vais pas le citer, faut pas dire du mal pour pas s'fâcher, tout ça …) moi si je préfère lire heu… (j'en sais rien) la chronique de Maître Eolas, je peux. Pis c'est plus instructif.

1:03:57

Les représentants de tout poils. C'est à dire que globalement, moi, je serais Bernard Thibaut, sur l'histoire du travail le dimanche versus Hadopi dans la façon dont c'est passé le débat parlementaire, je m'inquièterais. Y'en a un des deux qui a l'air plus moderne que l'autre dans sa façon de travailler. Et la façon moderne, aussi curieux que ça paraisse c'est le retour aux sources. Si vous êtes pas d'accord avec une loi, venez donc en parler avec les députés. Si en parlant, ça ne suffit pas, insistez. Venez écouter, qu'ils sachent que vous êtes là. Je vais vous dire pendant Hadopi 1, Christine Albanel passait son temps à regarder, l'air déconfite, vers les tribunes à se demander « qui c'est les cons ? ». Ils ont l'habitude, hein. D'habitude y'a un groupe de gamins, ils arrivent à 30, ils s'asseyent, ils restent assis une demi-heure sagement, puis ils repartent. C'était la visite scolaire sur « Vous voyez les enfants comment on fait la loi si c'est du beau travail sérieux ». Nous on arrive, on est 20, on arrive à 18-19h00, on s'assied, et on reste jusqu'à 2 heure du matin. Et quand ils nous font 1 heure de suspension de séance entre minuit et 0h59, pour ensuite reprendre la séance de 1h00à 1h01. Et ben on reste. Ils ont rien compris à ce qu'il leur arrivait. C'est pas dans leur mode de pensée.

1:05:20

Donc les représentants de tout poil. C'est à dire les gens qui parlaient à leur place, parce que dans le modèle de la presse écrite il peut pas y avoir structurellement plus de quelques milliers ou quelques dizaines de milliers de personnes qui prennent la parole. Simplement on peut pas. Autant de papier ! Si on voulait imprimer toute la parole publique ce serait monstrueux en gaspillage de forêt et je vous raconte pas la livraison des journaux à la maison. Faut que ça arrive en camion. Si il vous faut tout l'extrait quotidien [?] d'internet imprimer sur papier tous les matins, ça va vous en faire un beau de journal. Il pourra pas se lire dans le métro celui-là. Donc tous les gens qui, à un titre ou à un autre, avaient accès à la parole publique à l'époque où elle était physiquement structurellement limitée par le support papier sont déstabilisés par le fait que maintenant cette parole publique n'est plus limitée.

1:06:16

Basiquement si on revient aux politiques, ils aimeraient bien appliquer la méthode habituelle, appeler le patron de la rédaction pour faire taire le pénible qui a osé publier le papier qu'il fallait pas sur ex-madame, au hasard. C'est juste qu'ils peuvent pas. C'est très pénible. Et ils ont beaucoup de mal à s'y faire.

1:06:38

(rires). Ca c'est les argument qu'ils utilisent. Ils vont pas vous dire que c'est pour faire taire le peuple. Ça ils peuvent pas. Alors les pédophiles c'est un argument très classique C'est celui qu'on trouve dans la Loppsi : la loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure, Article 4, « filtrage des sites supposés pédophiles » sur décret du ministère de l'intérieur. Pas décision d'un juge, sur décret du ministre de la police. Moi, la censure sur décret du ministre de la police, ça me rappelle beaucoup plus la tendance Foucher que la tendance démocrate.

1:07:20

Et donc, c'est un des arguments clés, comprenez-vous, c'est pour éviter de porter atteintes aux enfants. Alors si vous voulez, je peux vous donner les contres-arguments qui vont avec. On ne viole pas les enfants avec les ordinateurs, Je suis formel là-dessus. Si ce qu'on veut c'est protéger l'enfant qui a été agressé pour faire la photo [?], bloquer l'accès à la photo c'est certainement très intéressant mais, il est beaucoup plus intéressant d'avoir les moyens d'attraper l'agresseur. Si ce qu'on veut c'est empêcher les mafia de faire le commerce de ces photos là, il vaut beaucoup mieux s'attaquer au secret bancaire pour pouvoir attaquer les mafia à l'endroit où ça fait mal, c'est à dire au portefeuille. Si on veut éviter que des gens accèdent à ces photos par accident, le plus simple c'est que ce soit les gens qui installent chez eux un filtre. Et le jour où on soupçonnera, où on aura des raisons de penser que « tiens le gouvernement a mis n'importe quoi sur la liste noire », on désactive le filtre. Mettre l'intelligence en périphérie du réseau. Et, accessoirement, quand on va demander aux policiers et aux gendarmes en France, il n'y a pas de site pédophile. Quand il y en a qui apparaissent, une à deux fois par jour sur le réseau, ils sont détectés dans la semaine et une fois qu'ils ont été détectés et identifiés, ils sont fermés dans la journée. Et, bien évidemment, les auteurs sont attrapés et ça finit assez mal pour eux. Il n'y a pas de site pédophile en France. Donc c'est une loi qui sert à attraper des gens qui n'existent pas.

1:09:00

Y'a les jeux d'argents en ligne. Ça c'est la première fois que j'ai entendu parler, dans un ministère, c'était à bercy, de filtrer internet sur décret. C'était pour filtrer les gens qui fond des paris en ligne, chose qui est interdite en France. Les jeux d'argent en France sont réservés aux PMU, monopole d'état c'est dans la loi et tout, officiel. Et donc ils proposaient qu'on filtre internet pour éviter que les gens puissent accéder au pari en ligne. Sauf qu'il y a des directives européennes qui disent que le pari en ligne, c'est légal et ça devrait être libéralisé et que ça devrait pas être un monopole, enfin bon ça empêche pas de filtrer. Puis surtout vous comprenez c'est pour protéger les pauvres gens contre les jeux d'argents parce que c'est addictif, parce qu'on ne sait jamais, tout ça, tout ça. Moi j'ai pas entendu dire que le PMU avait plus le droit de vendre dans les troquets. Dans les choses addictives qu'on vends au bistrot, c'est pas compliqué, y'a le tabac, y'a l'alcool et y'a le PMU. Les trois sont à peu près en vente libre.

1:10:00

Et puis, bien entendu, y'a les terroristes. On parle [??] plus de terroristes de nos jours en France parce que ça passe pas, c'est des gens avec des avions dans des tours. On dit anarcho-autonome d'ultra gauche terroristes (rires). Bon ceux là il faudra sans doute aussi les filtrer.

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transcription_conf_bb20090925.txt · Dernière modification: Le 09/10/2011 à 23:08 par migrate-to-doku     Haut de page
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